Le bilan du castrisme au moment où Trump prépare une guerre contre Cuba

Moins de six mois après l'enlèvement et renversement du président vénézuélien Nicolás Maduro — opération où les forces spéciales américaines ont tué à Caracas 32 membres des forces de sécurité cubaines et des dizaines de Vénézuéliens — l'administration Trump prépare ouvertement une opération militaire contre Cuba. Ces menaces renouent avec l’héritage des coups d’État et dictatures militaires fascistes soutenus par les États-Unis qui ont ensanglanté l’Amérique latine au cours du XXe siècle, et visent à réimposer la domination coloniale sur l’île.

Les travailleurs de Cuba, des États-Unis et de l’ensemble des Amériques doivent de toute urgence se mobiliser pour s’opposer à cette agression impérialiste et ces plans de guerre. Mais contre les apologistes qui affirment que ce n’est pas le moment d’examiner de près la direction cubaine — tout comme ils le disaient à propos du gouvernement chaviste, qui cède aujourd’hui le contrôle de Caracas à la CIA et au Pentagone — toute opposition efficace à l’impérialisme exige de faire un bilan de l’expérience historique du castrisme: non seulement de son impact à l’intérieur de Cuba, mais aussi du rôle qu’il a joué dans tout l’hémisphère.

Il ne s'agit pas là d'un exercice théorique abstrait. C'est une nécessité politique, car toutes les forces politiques qui, aujourd'hui, se lamentent sur le sort de Cuba sans proposer de véritable programme pour sa défense — Lula au Brésil, Sheinbaum au Mexique, les chavistes, les partis staliniens et les tendances pablistes — sont à la fois le produit et les continuateurs de la politique qui a engendré cette catastrophe.

Les dernières menaces

L’escalade de la pression américaine sur Cuba s’est déroulée avec une cruauté ne laissant aucun doute sur les intentions de Washington. Au premier jour de son second mandat, Trump a réinscrit Cuba sur la liste des «États soutiens du terrorisme», déclenchant une panoplie de sanctions financières, commerciales et visant l’aide humanitaire. Après l’enlèvement de Maduro, Trump a déclaré: «Cuba est prêt à tomber». Fin janvier, il a qualifié la situation à Cuba d’« urgence nationale » et a menacé les fournisseurs de pétrole de sanctions punitives s’ils livraient du carburant à l’île. Le 1er mai, l’administration a décrété des sanctions contre toute entreprise commerçant avec l’économie cubaine — mesure qui, combinée à l’embargo existant sur le carburant, menace l’île d’un effondrement économique sans précédent.

Les résultats pratiques de ce siège sont génocidaires. L’arrivée d’un seul pétrolier russe a permis à la part du territoire cubain touchée par les coupures d’électricité de passer temporairement de 60 % à 30 % selon la compagnie d’électricité cubaine, mais ce répit n’a duré que deux semaines. En mai, l’île a enregistré le pire niveau de pannes d’électricité de son histoire. Entre le 6 et le 18 mai, La Havane a subi des coupures de courant continues de 24 heures. Les réfrigérateurs ont cessé de fonctionner, la nourriture pourrit, les opérations chirurgicales ont été annulées et la mortalité infantile a doublé.

Le 21 mai, le porte-avions USS Nimitz et trois navires de guerre d’escorte sont entrés dans la mer des Caraïbes. Ils sont arrivés le lendemain de l’annonce par le département de la Justice de fausses accusations de meurtre contre l’ancien président cubain Raúl Castro, aujourd’hui âgé de 94 ans, pour avoir fait abattre en 1996 deux avions pilotés par des provocateurs liés à la CIA. L’inculpation est une menace transparente de répéter le type d’opération utilisé contre Maduro: inculper un dirigeant sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces, puis utiliser cela comme couverture légale pour un enlèvement et une action militaire.

Le vice-ministre cubain des Affaires étrangères, Carlos Fernández de Cossío, a reconnu que son pays se préparait à la guerre, déclarant: «nous serions naïfs de ne pas le faire». Les autorités cubaines ont commencé à faire circuler un « Guide familial de protection contre l’agression militaire ».

L’animosité de la classe dirigeante américaine à l’égard du peuple cubain est motivée non seulement par des objectifs géostratégiques, mais aussi par une vengeance calculée suite à la révolution de 1959 et à la perte du contrôle des entreprises américaines sur l’économie de l’île ainsi que des casinos de la mafia. Pour saisir la profondeur de cette haine, il suffit de se rappeler le refus de vendre de l’oxygène à Cuba pendant la pandémie de COVID-19. Alors que l’élite dirigeante américaine adoptait une politique d’immunité collective («laissez sévir le virus») sacrifiant la vie des travailleurs américains, elle ordonnait simultanément une politique consistant à «laissez étouffer les Cubains». Le même engagement bipartite en faveur de la destruction du peuple cubain anime aujourd’hui l’administration Trump.

Le World Socialist Web Site appelle les travailleurs à s’opposer aux menaces d’invasion, de changement de régime et de recolonisation de Cuba par l’impérialisme américain. Notre défense de Cuba contre l’agression impérialiste est inconditionnelle et sans réserve. C’est précisément parce que nous fondons cette défense sur les intérêts indépendants et la mobilisation consciente de la classe ouvrière — et non sur sa subordination à la direction nationaliste cubaine — qu’une évaluation sobre du castrisme est non seulement compatible avec cette défense, mais en constitue le fondement nécessaire.

La révolution cubaine et la théorie de la révolution permanente

L’histoire de Cuba est l’histoire de l’incapacité des directions nationalistes bourgeoises et petites-bourgeoises à assurer une véritable indépendance nationale à l’île, dont le destin est inextricablement lié à sa proximité et à son importance stratégique pour les États-Unis depuis leur émergence comme puissance impérialiste.

Le secrétaire d’État américain James G. Blaine l’avait compris dès 1881. Il déclarait alors :

Cette île riche, clé du golfe du Mexique, fait partie, bien qu'elle soit sous domination espagnole, du système commercial américain... Si jamais elle cessait d’être espagnole, Cuba devrait nécessairement devenir américaine et ne tomber sous aucune autre domination européenne.

La construction du canal de Panama au tournant du siècle n’a fait qu’amplifier ce calcul stratégique, car les eaux qui entourent Cuba relient ce canal à la fois à la côte méridionale et à la côte orientale des États-Unis. Aujourd’hui, les enjeux sont encore plus élevés. Une analyse récente de l’industrie conclut que « les ressources de Cuba en nickel et en cobalt représentent l’un des gisements minéraux non développés les plus importants de l’hémisphère occidental. La chaîne d’approvisionnement mondiale pour les batteries de véhicules électriques a exactement besoin de ce que possède Cuba ».

Le peuple cubain a mené contre l’Espagne trois guerres d’indépendance au coût humain effroyable. Dans la dernière d’entre elles (1895-1898), l’Espagne a déployé 220 285 soldats et a inventé le camp de concentration moderne. Environ 20 % de la population de Cuba a péri. À la fin de la guerre, ce n'est toutefois pas l'indépendance de Cuba qui a été proclamée, mais la tutelle des États-Unis.

Les États-Unis sont intervenus en 1898, ont exclu les dirigeants cubains du traité de Paris qui mettait formellement fin au colonialisme espagnol, et ont imposé l’amendement Platt, accordant à Washington le droit illimité d’intervenir militairement dans les affaires cubaines. Washington a également obtenu la baie de Guantánamo comme base américaine permanente. Le jour officiel de la République de Cuba, le 20 mai 1902, ne commémore pas une indépendance véritable, mais son simulacre: un statut semi-colonial qui maintenait la subordination essentielle de Cuba à l’impérialisme américain alors même que le drapeau américain était abaissé au château du Morro à La Havane.

Les forces de classe acteurs de cette histoire ont été clairement identifiées dans une conférence fondamentale de Bill Van Auken intitulée « Le castrisme et la politique nationaliste petite-bourgeoise ». Cette analyse retraçait les racines profondes de la révolution de 1959 dans le caractère avorté de la lutte pour l’indépendance de Cuba et la domination qui en a résulté sur l’économie et la politique de l’île par le capital américain et ses agents locaux.

La réalité sociale de Cuba avant la révolution était marquée par une concentration extrême des richesses, une pauvreté rurale massive et un chômage urbain endémique. L’économie de l’île – ses plantations de canne à sucre, ses services publics, ses chemins de fer, ses hôtels et ses industries – était en grande majorité contrôlée par des entreprises américaines ou la bourgeoisie locale qui leur était liée.

La milieu criminel d’affaires cubain entretenait des liens étroits avec les plus hautes sphères de l'establishment américain. Charles «Bebe» Rebozo, banquier cubain lié à la mafia et l'un des plus proches confidents de Richard Nixon, se rendait régulièrement à La Havane en compagnie de Nixon et du sénateur de Floride George Smathers pour des séjours consacrés au jeu, entièrement organisés par des figures du crime organisé américain telles que Meyer Lansky. Rebozo entretenait des liens personnels et professionnels étroits avec le cercle restreint de Batista, notamment avec Edgardo Buttari et Burke Hedges. Le Cuba de Batista était, en réalité, un État mafieux dont les dirigeants siégeaient à Washington et à Miami.

La paralysie politique de la classe ouvrière cubaine durant cette période, comme l’a démontré Van Auken, était le produit d’un sabotage délibéré. Le Parti communiste cubain stalinien (PSP) portait la responsabilité directe d’avoir canalisé les bouleversements révolutionnaires précédents derrière Batista, allant jusqu’à entrer dans son gouvernement. La grève générale et la révolution de 1933 qui ont renversé la dictature de Gerardo Machado ont inauguré une situation véritablement révolutionnaire, les travailleurs s’emparant des usines et formant des soviets. Mais les staliniens ont subordonné ce mouvement à Batista, qui se présentait alors comme un anti-impérialiste. La classe ouvrière étant politiquement désarmée, le résultat ne fut pas la résolution des tâches démocratiques de Cuba, mais leur report sous l’égide d’un nouvel homme fort capitaliste.

Lorsque la révolution de 1959 a éclaté, ce n'est pas tant le foco de guérilla de la Sierra Maestra qui a fait tomber Batista. C’est le mouvement de grève de masse dans les villes qui a paralysé son régime et l’a rendu intenable. Le mouvement castriste a comblé le vide politique créé par l’effondrement de l’autorité de Batista et l’absence d’une direction révolutionnaire de la classe ouvrière capable de briguer le pouvoir.

C’est un point crucial: le triomphe du Mouvement du 26 juillet de Castro n'a pas confirmé que la guérilla était la voie vers le pouvoir mais a démontré que, dépourvue de direction révolutionnaire, la classe ouvrière ne pouvait que voir les mouvements nationalistes bourgeois hériter de l'État comme gardien de la continuation de l'exploitation capitaliste.

Castro s’exprimant à la Conférence tricontinentale de 1966, où il a dénoncé le trotskysme

L’administration Eisenhower, puis celle de Kennedy, ont refusé de négocier avec ceux qui avaient chassé leur marionnette de La Havane, ou d’accepter les réformes agraires même minimes ou d’autres mesures exigées par les masses. Au lieu de quoi, elles ont interrompu les importations de sucre cubain et imposé un embargo commercial américain quasi total. Le gouvernement castriste issu de ce processus a répondu, par nécessité économique, par la nationalisation massive des plantations, des services publics, des chemins de fer, des hôtels et des industries appartenant à des entreprises américaines.

Se tournant vers la bureaucratie stalinienne de l’Union soviétique pour obtenir de l’aide, Castro a mis en œuvre des programmes qui ont permis de réaliser de véritables progrès sociaux en matière d’alphabétisation, de santé publique et d’éducation. Ces réalisations étaient réelles, mais elles ont été accomplies au sein d’un appareil d’État resté fondamentalement capitaliste dans sa nature de classe, et dans des conditions de subordination politique totale de Cuba à la politique étrangère contre-révolutionnaire de Moscou.

La dépendance structurelle de l'économie cubaine vis-à-vis du soutien extérieur a confirmé que les travailleurs ne pouvaient pas, et ne peuvent toujours pas, préserver les acquis sociaux restants de cette période en comptant sur le gouvernement castriste. La direction nationaliste bourgeoise cubaine a toujours eu besoin d'un protecteur pour maintenir son économie à flot. Pendant la Guerre froide, ce protecteur était l'Union soviétique. Après la dissolution de l'URSS, ce fut le Venezuela, et dans une mesure plus limitée et à court terme, le Mexique.

Toute une frange de l'armée et du parti cubains s'est enrichie grâce à un accès privilégié aux recettes touristiques et à des coentreprises avec des capitaux européens et canadiens. Au cours de la dernière décennie, les dépenses consacrées au tourisme et à l'hôtellerie ont éclipsé toutes les autres priorités d'investissement. En 2024, l'État cubain a concentré 37,4 % de ses investissements dans la construction de complexes touristiques, soit onze fois plus que les dépenses combinées en éducation et en santé.

C’est là l’expression économique logique d’un État dont la classe dirigeante, malgré toute sa rhétorique nationaliste, a toujours privilégié la recherche d’un compromis avec le capitalisme mondial plutôt qu’une mobilisation de la classe ouvrière pour le renverser. En effet, attirer les investissements de capitaux exige des coûts compétitifs, notamment une main-d’œuvre et des ressources naturelles bon marché.

La catastrophe actuelle a mis cette réalité à nu. Lorsque le président Díaz-Canel, dans une récente interview accordée à BreakThrough News, revient sur les leçons tirées des guerres d’indépendance de Cuba et de la révolution de 1933, il conclut que la raison fondamentale pour laquelle les mouvements précédents n’ont pas réussi à obtenir l’indépendance était la «desunión» — le manque d’unité parmi les Cubains. La révolution de 1959 a réussi, affirme-t-il, parce qu’elle « a rassemblé les principales forces politiques au sein d’un parti unique partageant la même conception martiste [inspirée du leader nationaliste cubain du XIXe siècle José Martí] du Parti révolutionnaire cubain », et qu’elle a ainsi « réussi à résister à l’adversité, à vaincre l’embargo et à surmonter toutes les agressions impérialistes ».

C’est le contraire qui est le cas. L’échec des guerres d’indépendance et des soulèvements révolutionnaires de Cuba n’est pas le produit de la désunion entre les Cubains en tant que Cubains. C’est le produit de l’incapacité de tous les programmes nationalistes, à l’époque de l’impérialisme, à résoudre la contradiction fondamentale entre tâches démocratiques de la nation cubaine – autodétermination nationale, réforme agraire, souveraineté de ses ressources – et intérêts de classe de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, qui dirigeaient tous les mouvements nationalistes.

Cette contradiction ne peut être surmontée en réalisant l’unité sous le drapeau du nationalisme. Elle ne peut être résolue que si la classe ouvrière détruit l’État capitaliste et s’empare du pouvoir en son nom propre, dans le cadre de la révolution socialiste internationale — exactement ce que démontre la théorie de la révolution permanente de Trotsky, dont la stratégie a guidé la révolution russe victorieuse d’Octobre 1917.

Cette théorie, développée dans le contexte des révolutions russes de 1905 et 1917, de la Première Guerre mondiale et des développements mondiaux plus larges du début du XXe siècle, repose sur trois thèses interdépendantes. Premièrement, dans les pays au développement capitaliste tardif, la bourgeoisie est trop faible, trop liée à l’impérialisme et aux grands propriétaires terriens, et a trop peur de l’émergence d’une classe ouvrière révolutionnaire pour accomplir les tâches classiques de la révolution démocratique bourgeoise. Seule la classe ouvrière, entraînant derrière elle la paysannerie et les pauvres des campagnes, peut accomplir ces tâches.

Deuxièmement, la révolution démocratique ne peut s’arrêter au « stade » capitaliste — elle doit se développer de manière ininterrompue vers la prise de mesures socialistes, c’est-à-dire l’expropriation du capital. Troisièmement, et c’est le plus important, la révolution socialiste ne peut s’accomplir dans un seul pays. Elle doit devenir internationale sous peine d’être étranglée, comme l’a finalement démontré le sort de l’Union soviétique sous la domination de la bureaucratie nationaliste stalinienne et la dégénérescence.

L’affirmation de Díaz-Canel que Cuba a résisté avec succès à l’embargo et à l’agression impérialiste est démentie par la dévastation sociale actuelle. Les pannes d’électricité, l’effondrement du système de santé, l’exode de plus de deux millions de Cubains ces dernières années témoignent de cet échec catastrophique. Díaz-Canel tente de minimiser la crise actuelle en la comparant avantageusement à la « Période spéciale » des années 1990, lorsque la fin des subventions soviétiques avait provoqué un épuisement quasi total du carburant et contraint les Cubains à survivre avec un tiers de calories en moins. Mais le fait que les Cubains partent aujourd’hui dans des proportions sans précédent dans l’histoire de l’île dément cette affirmation.

La révolution cubaine apporte une confirmation stratégique de la théorie de la révolution permanente par la négative. Même les nationalisations les plus radicales menées par un gouvernement nationaliste petit-bourgeois, dans un contexte de mobilisation de masse, n’ont pas suffi à mener à bien la tâche démocratique d’émancipation vis-à-vis de l’impérialisme. Les défenseurs du castrisme pourraient faire valoir que c’est précisément l’isolement imposé par l’impérialisme américain qui a conduit à leur échec, mais cet argument ne fait que souligner la nécessité de la lutte pour le pouvoir ouvrier en tant que partie intégrante de la révolution socialiste mondiale.

Aujourd’hui, alors que le cercle restreint de la famille Castro négocie à La Havane les conditions de la capitulation de Cuba avec le directeur de la CIA, invite les investisseurs capitalistes expatriés à revenir sur l’île, libère des prisonniers politiques à la demande des États-Unis et se montre disposé à coopérer avec les agences de renseignement américaines pour renforcer « la sécurité des deux nations », cette stratégie nationaliste est bel et bien en faillite.

C'est le caractère de classe capitaliste de la direction cubaine qui l'empêche de lancer un véritable appel aux travailleurs américains pour qu'ils se soulèvent contre l'agression menée par leur propre classe dirigeante. Un tel mouvement de la base aux États-Unis déclencherait inévitablement un mouvement des travailleurs à Cuba exigeant la fin des privilèges de l'élite capitaliste et militaire qui contrôle l'économie. La direction castriste craint sa propre classe ouvrière encore plus qu’elle ne craint Washington. C’est pourquoi elle courtise la bourgeoisie des exilés de Miami, les «gusanos» – depuis longtemps liée aux tentatives de coup d’État de la CIA et aux complots terroristes menés contre Cuba – en tant qu’investisseurs potentiels, plutôt que de faire appel aux travailleurs américains au nom de la solidarité internationale de classe.

«L'épreuve de vérité» de Joseph Hansen, les pablistes et la trahison de la révolution permanente

Le sort du castrisme à Cuba est indissociable du rôle catastrophique qu'il a joué sur la scène internationale. Au cœur de sa promotion dans toute l'hémisphère et de la falsification de son caractère de classe il y avait le pablisme, un courant révisionniste né au sein de la Quatrième Internationale contre la défense du trotskysme orthodoxe par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI).

Joseph Hansen, dirigeant du SWP (Socialist Workers Party) américain, fut l’un des principaux protagonistes de cette campagne. Au moment de la révolution cubaine de 1959, le SWP était une section de premier plan du CIQI. Le parti adopta dans un premier temps une position critique à l’égard de Castro. Mais dans un processus indissociable des pressions de classe exercées sur le SWP durant toute la fin des années 1950 et le début des années 1960, générées par le boom économique prolongé de l’après-guerre, par l’emprise de la bureaucratie syndicale et l’influence de l’intelligentsia radicale de la classe moyenne américaine, la direction du SWP capitula devant le castrisme et le pablisme.

Joseph Hansen [Photo]

Dans les mois qui ont suivi le renversement de Batista, le 1er janvier 1959, le journal publié par le SWP, The Militant, avait qualifié Castro de nationaliste bourgeois, et son secrétaire national, Farrell Dobbs, insistait sur «la voie historiquement nécessaire vers le pouvoir ouvrier total, vers la pleine affirmation du pouvoir de la classe ouvrière ».

Cette évaluation, aussi juste fût-elle, se trouva de plus en plus être en porte-à-faux avec l’orientation de plus en plus marquée du SWP vers les couches radicales de la classe moyenne et leur enthousiasme aveugle pour les événements de Cuba.

Ce moment fut saisi par Joseph Hansen, un dirigeant du SWP qui, comme le CIQI l’a établi plus tard dans son enquête «La sécurité et la Quatrième Internationale», avait opéré comme agent du Guépéou dans la période menant à l’assassinat de Léon Trotsky en 1940, avant de devenir un informateur et « atout » du FBI.

En décembre 1960, Hansen publia son «Projet de thèses sur la révolution cubaine», dans lequel il affirmait que Castro avait instauré un État ouvrier à Cuba et assimilait la nationalisation de la propriété à l’existence d’un État ouvrier. Le 14 janvier 1961, il présenta un rapport officiel au Comité politique du SWP pour soutenir ces thèses. Ce rapport, et les débats qu'il suscita au sein des instances dirigeantes du parti, révélèrent l'ampleur du déclin théorique du SWP.

Comme le documente David North dans L'héritage que nous défendons, la manière dont Hansen a initialement posé la question était en soi révélatrice: il insistait sur l’urgence de prendre position sur la nature de classe de Cuba, non pas dans le but de développer une perspective révolutionnaire globale pour la classe ouvrière, mais en réponse à la pression exercée par l’opinion intellectuelle de la classe moyenne. Il a demandé au Comité politique si le SWP était d’accord ou non avec les déclarations sur Cuba de Jean-Paul Sartre, C. Wright Mills, Huberman et Sweezy, les qualifiant de gens «très importants».

L’argumentation « théorique » réelle de Hansen reposait sur ce que le CIQI a correctement caractérisé comme un empirisme éhonté. Il déclarait:

Nos caractérisations reflètent simplement les faits. Le fait que les capitalistes ont été expropriés à Cuba. Le fait qu'une économie planifiée y a été entamée. Le fait qu’un type d’État qualitativement différent y existe. Peu importe comment on qualifie ces choses, ce sont les faits desquels tout le monde doit partir.

Comme l’établit North, ces « faits » étaient entièrement dépourvus d’analyse critique. Dire que les capitalistes avaient été expropriés ne disait rien de la nature de classe de ces expropriations. La référence à une « économie planifiée » faisait totalement abstraction de l’absence d’industrialisation systématique et de la domination continue d’une économie de monoculture basée sur la canne à sucre — conditions dans lesquelles une planification scientifique était impossible, comme l’histoire l’a prouvé par la suite. Et l’affirmation que Cuba possédait « un type d’État qualitativement différent » soulevait la question: différent de quoi? Hansen n’a pas pris la peine de le dire.

Comme l’a fait remarquer North, l’image visuelle de guérilleros armés a probablement traversé l’esprit des membres du Comité politique du SWP alors qu’ils l’écoutaient. Mais des guérilleros armés et des milices populaires ne déterminent pas à eux seuls la nature de classe du pouvoir d’État. Ce qui rendait l’État issu de la révolution bolchevique « qualitativement différent », ce n’étaient pas les milices armées — c’était la forme soviétique par laquelle le prolétariat exerçait sa dictature.

Le projet de résolution du SWP de 1961 formulait la conclusion révisionniste dans sa forme la plus nette: « une direction petite-bourgeoise, partie d’un programme démocratique bourgeois, a suivi la logique dialectique de la révolution plutôt que la logique formelle de son propre programme, et a fini par instaurer le premier État ouvrier de l’hémisphère occidental et par le déclarer un exemple pour toute l’Amérique latine.»

Les implications politiques de cette affirmation étaient stupéfiantes. La section britannique du CIQI, la Socialist Labour League (SLL), a mené la charge contre cette révision massive du marxisme, à commencer par sa lettre de janvier 1961 adressée à la direction du SWP.

Si des États ouvriers pouvaient être instaurés par les actes de dirigeants de mouvements de guérilla petits-bourgeois — s’appuyant principalement sur la paysannerie, ne possédant aucun lien organisationnel ou politique significatif avec la classe ouvrière, et dans des conditions où il n’existait aucun organe identifiable de pouvoir de classe prolétarien — alors toute la conception marxiste de la voie historique vers le socialisme devenait caduque. La pertinence des écrits de Lénine sur la Commune, l’analyse de Trotsky sur le pouvoir soviétique comme forme par laquelle le prolétariat exerce sa dictature, et des générations de luttes pour construire des partis révolutionnaires ancrés dans la classe ouvrière — tout cela était jeté par-dessus bord au nom de l’adaptation à n’importe quel mouvement nationaliste ou de guérilla qui procédait juste à des expropriations à un moment donné.

Dans « Le trotskysme trahi », publié en juillet 1962, la SLL déclarait:

Le régime de Castro n’a pas créé un type d’État qualitativement nouveau et différent de celui du régime de Batista. Les nationalisations opérées par Castro ne changent en rien le caractère capitaliste de l’État.

Le texte concluait:

Cuba constitue, en fait, une confirmation négative de la révolution permanente. Là où la classe ouvrière est incapable de diriger les masses paysannes et de briser le pouvoir d’État capitaliste, la bourgeoisie prend le relais et résout les problèmes de la « révolution démocratique » à sa manière et à sa convenance.

La démoralisation qui sous-tendait la capitulation du SWP fut révélée lors de la discussion au sein du Comité politique qui suivit le rapport présenté par Hansen en janvier 1961. Morris Stein, qui avait joué un rôle de premier plan dans la lutte contre Pablo une décennie plus tôt et avait alors dénoncé l’idée que la crise de la direction prolétarienne pouvait être résolue par la croissance de « facteurs objectifs », abandonna alors tous les principes qu’il avait autrefois défendus. Il déclara au comité:

Nous passons la plus grande partie de notre vie à polémiquer contre ceux qui parlaient comme des révolutionnaires et agissaient comme des réformistes. Nous y avons consacré toute notre vie. Je pense que nous devrions nous réjouir du changement.

Comme le remarque North, ce fut le chant du cygne politique de Stein — l’expression de l’épuisement d’une génération qui avait renoncé à la classe ouvrière américaine et ne voyait plus de perspective révolutionnaire pour le SWP. L’adulation du castrisme était l’expression politique de cet abandon.

C’est dans ce contexte — alors que les positions du SWP étaient consolidées, sa direction démoralisée et son orientation fixée vers l’opinion radicale de la classe moyenne — que Hansen lança en novembre 1962 son document «Cuba: l'épreuve de vérité». Son importance ne résidait pas principalement dans ce qu’il apportait sur le plan théorique, mais dans l’arme politique qu’il plaçait entre les mains de tous ceux qui cherchaient à détruire la résistance du CIQI à la réunification avec les pablistes. Ce document était une provocation et une calomnie préméditées, conçues pour contraindre, par le chantage, le mouvement trotskyste à se subordonner à des forces nationalistes petites-bourgeoises.

Hansen présenta toute la situation en des termes rendant impossible toute discussion politique basée sur des principes. Il déclara que des «facteurs objectifs » comme la révolution coloniale et le processus de déstalinisation « avaient sur le mouvement radical un effet à peu près comparable à celui de la révolution russe quelque quarante ans plus tôt», transcendant toutes les formations, « les secouant et les regroupant, les répartissant à droite et à gauche».

Dans cette perspective objectiviste et impressionniste, la défense du programme trotskyste par le CIQI était présentée non pas comme une défense de principe du marxisme et de l’héritage de la révolution d’Octobre, mais comme un obstacle à balayer. La résistance de la SLL à la réunification avec les pablistes était dépeinte comme du « sectarisme d’ultra-gauche », son insistance sur la primauté de la direction de la classe ouvrière comme un refus dogmatique de reconnaître des « réalités tangibles », et son opposition à l’adaptation à Castro comme un effort illusoire « de se dégager de toute responsabilité supplémentaire en collant l’étiquette de “trahison” sur tout ce que font ces dirigeants».

L’alternative de Hansen, présentée comme un marxisme pratique et une sensibilité à la réalité, revenait à la liquidation pure et simple du parti révolutionnaire. Il écrivait :

En prenant part à l’action de la révolution, ils cherchent à aider à la construction d’un parti socialiste révolutionnaire dans le processus même de la révolution, plutôt que de faire la leçon à la révolution en disant qu’il aurait mieux valu retarder les choses jusqu’à ce que le parti soit d’abord construit.

Cette formulation — qui reproduit presque mot pour mot les arguments que Pablo avait utilisés pour justifier la capitulation devant le stalinisme — signifiait en pratique qu’il n’était pas nécessaire de construire le parti avant la révolution, mais seulement pendant celle-ci, et uniquement en s’adaptant à la force non marxiste qui se trouvait juste à sa tête. La conclusion logique, comme l’avait reconnu la SLL, était l’abandon de la lutte pour construire des partis trotskystes partout, y compris et surtout aux États-Unis.

La calomnie de Hansen, qui qualifiait la SLL de sectaire et d’ultra-gauche, étayée par le mensonge selon lequel la SLL refusait de défendre la révolution cubaine, devint le fondement politique de toutes les manœuvres ultérieures de regroupement pabliste. Elle empêcha la gauche large petite-bourgeoise de s’intéresser activement aux positions de principe du CIQI, présentant l’insistance du trotskysme sur le rôle révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière comme un sectarisme insignifiant face aux forces puissantes de la révolution coloniale.

Cliff Slaughter

C’est pourquoi la réponse de Cliff Slaughter — dans ‘Opportunisme et empirisme’ en mars 1963, dont David North a comparé l’importance à celle de l’ouvrage de Trotsky, ‘Défense du marxisme’, écrit contre Max Shachtman et l’opposition petite-bourgeoise au sein du SWP en 1939-1940 — n’était pas une simple réplique à Hansen, mais une défense fondamentale de la méthode marxiste même contre la dissolution empiriste que Hansen érigeait en philosophie:

C’est une vision fausse et non marxiste « des faits » qui conduit à ces idées révisionnistes. Ce que disent nos « objectivistes », avec leur message que « l’histoire est de notre côté », c’est ceci: regardez les grandes luttes qui se déroulent, additionnez-les sans les analyser, fiez-vous à vos impressions quant à leur signification, et rassemblez tout cela — et vous avez « les faits »... Une analyse véritablement objective part des rapports économiques entre les classes à l’échelle mondiale et au sein des nations. Elle progresse à travers une analyse des rapports entre les besoins de ces classes, leur conscience et leur organisation. C’est sur ces facteurs qu’elle fonde son programme pour la classe ouvrière à l’échelle internationale et dans chaque secteur national.

En 1962, Hansen avait fait de Cuba ce qu’il appelait l’«épreuve de vérité» de la Quatrième Internationale: ceux qui ne célébraient pas Castro comme un marxiste révolutionnaire étaient, selon lui, des sectaires d’ultra-gauche coupés de la réalité. La question cubaine devint ainsi le levier politique de la réunification du SWP avec le Secrétariat international pabliste lors du congrès de renégats qui créa le Secrétariat unifié en 1963. Cette fusion n’était pas un accord politique de principe. C’était une alliance internationale de la petite-bourgeoisie, organisée pour renverser le programme de la Quatrième Internationale et assigner au trotskysme le rôle servile consistant à aider à «renforcer et enrichir le courant international du castrisme», selon les termes de la résolution officielle de réunification.

Cette réorientation permit à Hansen d’entraîner la jeunesse, la presse et l’appareil interne du SWP dans une promotion aveugle du castrisme et de recentrer toute la pratique du parti derrière le Fair Play for Cuba Committee, une organisation truffée d'agents de l'État.

La destruction liquidatrice des cadres menée par le SWP eut des conséquences immédiates et catastrophiques en Amérique latine. Après que le gouvernement de Castro eut réagi en saisissant l'imprimerie des trotskystes cubains, en détruisant la composition typographique destinée à l'édition cubaine de La révolution permanente de Trotsky et en emprisonnant leurs principaux dirigeants, le SWP exigea que les trotskystes de Cuba se soumettent entièrement au régime castriste.

Le SWP étendit cette orientation criminelle à tout l’hémisphère, déclarant que « les trotskystes de toute l’Amérique latine devaient essayer de rassembler toutes les forces, quelles que soient leurs origines spécifiques, prêtes à prendre l’expérience cubaine comme point de départ pour les luttes révolutionnaires dans leur propre pays ».

La trajectoire du révisionniste argentin Nahuel Moreno en illustre précisément les conséquences. Au lendemain de la réunification de Hansen avec le Secrétariat pabliste, Moreno se servit de la révolution cubaine pour rompre avec le CIQI et intégrer son mouvement dans le marais du radicalisme petit-bourgeois. Il fusionna avec le guévariste Mario Roberto Santucho pour fonder le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) en Argentine en 1965. Lorsque le Parti communiste cubain lança l’Organisation de solidarité latino-américaine (OLAS) en août 1967, Moreno proposa que la « tâche militante numéro un » de son parti soit la création de guérillas dans le cadre d’un « appareil technique rigidement discipliné sous la direction de l’OLAS».

Au Chili, l’orientation liquidatrice de Moreno conduisit à la dissolution du Parti ouvrier révolutionnaire (POR) dans le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) — un amalgame de tendances de la classe moyenne — laissant la classe ouvrière chilienne sans direction marxiste dans la situation révolutionnaire critique du début des années 1970.

Le bilan international du castrisme

La glorification de la guérilla petite-bourgeoise comme nouvelle voie vers le socialisme joua un rôle extrêmement pernicieux en ouvrant la voie à la subordination de la classe ouvrière à divers dirigeants nationalistes bourgeois, de Juan Perón en Argentine à Salvador Allende au Chili, en passant par Juan José Torres en Bolivie et Juan Francisco Velasco Alvarado au Pérou.

En 1971, lors de sa propre visite au Chili, Castro donna sa bénédiction à la «voie chilienne [parlementaire] vers le socialisme», dirigée par Allende, appelant les travailleurs lors de plusieurs discours marquants à « s’unir » derrière ce qu’il appelait un « processus révolutionnaire » sous le gouvernement d’Unité populaire. Le résultat de ces efforts pour empêcher les travailleurs d’emprunter une voie révolutionnaire indépendante fut le coup d’État soutenu par les États-Unis et mené par le chef militaire d’Allende, Augusto Pinochet, qui noya dans le sang le mouvement ouvrier chilien, y compris nombre de partisans de Castro.

Washington exploita systématiquement le spectre d’«un autre Cuba» pour justifier son offensive contre-révolutionnaire dans tout l’hémisphère: l’invasion de la République dominicaine en 1965, l’invasion de l’île de la Grenade en 1983, le soutien aux dictatures répressives en Amérique du Sud et ses guerres par procuration contre le FMLN au Salvador et contre les sandinistes au Nicaragua. Dans chaque cas, ces gouvernements et mouvements nationalistes bourgeois désarmèrent les travailleurs — politiquement et physiquement — facilitant les coups d’État et l’installation de régimes inféodés à l’impérialisme américain.

La promotion de la guerre de guérilla comme substitut à l’organisation de la classe ouvrière conduisit des milliers de jeunes radicalisés dans des aventures suicidaires et coupées du mouvement de masse. Cette perspective ne servit qu’à séparer les éléments révolutionnaires de la classe ouvrière, à les pousser dans des affrontements armés inégaux avec l’État et à faire obstacle à la construction de partis révolutionnaires de la classe ouvrière. Nulle part le soutien à de tels régimes ou à de telles méthodes ne mena au socialisme.

Dans les années 2000, le castrisme apporta son soutien politique aux gouvernements de la «marée rose», à commencer par Hugo Chavez au Venezuela, qui mirent en œuvre des programmes limités d’aide sociale mais laissèrent l’État capitaliste intact — et dont les directions se sont révélées entièrement complices de l’offensive de l’administration Trump contre Cuba aujourd’hui.

La dure leçon de l’histoire de l’Amérique latine est celle-ci: la subordination de la classe ouvrière au nationalisme bourgeois ou petit-bourgeois ne fait que créer les conditions de la défaite. La lutte pour le socialisme exige l’indépendance politique complète de la classe ouvrière et la construction d’une direction révolutionnaire marxiste.

L’opposition trotskyste au liquidationnisme

Le mouvement trotskyste, organisé au sein du Comité international de la Quatrième Internationale, a défendu sans relâche Cuba et son peuple contre l’agression impérialiste. Il a associé cette défense à une lutte irréconciliable contre les forces staliniennes et pablistes qui ont subordonné la classe ouvrière au castrisme et à d’autres directions nationalistes bourgeoises et petit-bourgeoises. C’est seulement ainsi qu’il est possible de défendre les intérêts historiques de classe des travailleurs cubains et de la classe ouvrière dans l’ensemble des Amériques.

Il faut saisir clairement ce point dans la situation actuelle. La récente visite du directeur de la CIA à La Havane a eu lieu à peine un mois après le 65e anniversaire de l’invasion ratée de la baie des Cochons organisée par la CIA. Ces événements marquent le début et la fin d'une période historique tout entière. La prosternation actuelle de la direction cubaine devant Washington, malgré le courage des masses cubaines, n’est pas une trahison du castrisme. C’en est la conclusion logique.

En 1917, dans la période précédant la Révolution d’octobre, Lénine adopta la perspective développée par Trotsky dans la théorie de la révolution permanente — à savoir que dans les pays au développement capitaliste tardif, les tâches démocratiques et nationales historiquement associées à la révolution bourgeoise ne peuvent être menées à bien que par la classe ouvrière, qui sera contrainte de conquérir le pouvoir et de passer à des mesures socialistes et à la lutte pour étendre la révolution à l’échelle internationale.

Exilé au Mexique, Léon Trotsky réagit en 1938 à la nationalisation du pétrole mexicain par le gouvernement de Lázaro Cárdenas en soulignant qu’elle représentait un acquis réel, mais il lança cet avertissement:

Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D'où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Cela crée des conditions particulières pour le pouvoir d’État. Le gouvernement oscille entre le capital étranger et le capital national, entre la bourgeoisie nationale relativement faible et le prolétariat relativement puissant. Cela donne au gouvernement un caractère bonapartiste d'un genre particulier — il s'élève, pour ainsi dire, au-dessus des classes. En réalité, il peut gouverner soit en devenant un instrument du capital étranger et en enchaînant le prolétariat dans les fers d'une dictature policière, soit en manœuvrant avec le prolétariat et en lui accordant même des concessions, gagnant ainsi une certaine liberté dans ses rapports avec le capital étranger. La politique actuelle du gouvernement mexicain va dans la seconde direction — ses plus grandes conquêtes sont l'expropriation des chemins de fer et des compagnies pétrolières. Mais prétendre que la voie vers le socialisme passe non pas par la révolution prolétarienne, mais par les nationalisations effectuées par l'État bourgeois et leur transfert aux organisations ouvrières, serait une erreur désastreuse, une totale mystification.

Cette analyse, développée il y a plus de huit décennies, décrit avec une précision saisissante la trajectoire du castrisme, l’impasse dans laquelle il a abouti, et l’alternative.

Conclusion : La seule voie pour aller de l’avant

L’agression de l’impérialisme américain contre Cuba, la longue histoire de l’oppression néocoloniale et la menace actuelle d’une guerre de changement de régime exigent la mobilisation des travailleurs aux États-Unis, à Cuba et à l’échelle internationale pour la défense inconditionnelle du peuple cubain. Cette mobilisation ne peut se construire sur la politique du castrisme, du stalinisme ou de toute autre variante du nationalisme petit-bourgeois. Toutes ces tendances se sont avérées être des obstacles politiques à l’organisation indépendante de la classe ouvrière et des instruments de l’impérialisme.

La capitulation des gouvernements nationalistes de « gauche » d’Amérique latine devant la politique de Washington à l’égard de Cuba confirme cette leçon avec une netteté brutale. À la suite d’une rencontre à la Maison-Blanche avec Trump, le président brésilien Lula da Silva a donné du crédit à l’affirmation de Trump qu’il ne prévoyait pas d’attaquer Cuba, et a ordonné à la marine brésilienne de se joindre au porte-avions USS Nimitz, alors en route vers les Caraïbes, pour des exercices militaires.

De plus, Moscou a fait des promesses creuses tout en détournant ses pétroliers face à la pression américaine, et Xi Jinping a refusé de faire de Cuba un sujet de discussion lors des pourparlers avec l’administration Trump. Ces gouvernements ne sont pas des observateurs passifs. Leur acceptation de l’étouffement de Cuba est l’expression directe de leur nature de classe: des gouvernements capitalistes qui craignent par-dessus tout la mobilisation indépendante de la classe ouvrière qu’exigerait une véritable lutte anti-impérialiste.

C’est la même nature de classe qui caractérise la tiède opposition du Parti démocrate aux États-Unis. Les députés Jonathan Jackson et Pramila Jayapal se sont rendus à La Havane en avril pour y rencontrer Díaz-Canel et ont reconnu que la politique de Trump à l’égard de Cuba reposait sur des mensonges. Jackson a déclaré sans détours à USA Today: «Je m’attends à ce que les États-Unis mènent une action militaire à Cuba... Quand ils disent qu’ils sont prêts à négocier, cela signifie qu’ils sont prêts à envahir.» Mais après avoir reconnu cela, Jackson, Jayapal et leurs collègues démocrates ont réduit leur « opposition » à des lettres officielles et des résolutions parlementaires infructueuses, basées sur des appels au Parti républicain fascisant de Trump.

Soixante-six ans de castrisme ont confirmé ce que le Comité international de la Quatrième Internationale soutient depuis le début: aucun type de nationalisme ne peut résoudre les tâches démocratiques des nations opprimées, défendre leurs acquis sociaux contre les attaques impérialistes ou conduire la classe ouvrière au socialisme. La seule voie est celle ouverte par la Révolution d’octobre et défendue par le mouvement trotskyste dans sa lutte contre le stalinisme et le pablisme: l’organisation politique consciente et indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme internationaliste, ayant pour objectif la conquête du pouvoir d’État dans le cadre de la révolution socialiste mondiale.

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